Les Kigalois viennent d’assister à la naissance, dans leur ville, d’un évènement majeur de la scène artistique et culturelle africaine : un festival inauguré sous le thème ” Là où est l’art, la connaissance et l’économie convergent”, et dont l’ambition est d’égaler les manifestations similaires sur le continent.
”Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures,” dit un proverbe africain. Du 16 au 25 février, la Triennale de Kigali a rassemblé plus de 200 artistes venus de 25 pays, mais aussi des programmateurs d’événements culturels de tous les pays et de tous les continents. Il s’agissait, pour les organisateurs de l’événement, de leur donner l’occasion de découvrir le marché de l’art africain, en vue d’engager des partenariats stratégiques. Si la Triennale de Kigali est un festival culturel, elle a également pour ambition de devenir un marché des arts.
Le contenu du festival s’articule autour de trois pivots : la programmation d’événements basés sur onze disciplines artistiques distinctes, une dizaine de forums destinés et de débats, et des formations – notamment des masterclass d’artistes – destinées à renforcer les capacités artistiques, mais aussi à former dans les métiers techniques ou les métiers de médiation culturelle.

Une Triennale continentale
L’idée d’organiser un festival culturel à Kigali vient de Rwanda Arts Initiative, une association sans but lucratif créée en 2012. Elle entend développer et professionnaliser l’industrie artistique et culturelle du Rwanda.
En accompagnant les artistes locaux, explique son directeur artistique Dorcy Rugamba, l’association a constaté le besoin criant d’une industrie culturelle et créative forte, capable de mettre en réseau les artistes rwandais et africains, et de sortir leurs œuvres de la confidentialité pour les proposer sur le marché international des arts et culture
La réflexion sur l’organisation du festival, à laquelle ont pris part le Ministère de la Jeunesse et des Arts, des théâtres et des organismes internationaux, ainsi que des opérateurs privés, a été menée par Rwanda Arts Initiative et la Ville de Kigali durant un an.

Mais la Triennale a été également conçue dans un dialogue permanent avec les artistes, impliqués dans toutes les étapes de la conception et de la programmation. Le logo de l’événement, au design moderne s’inspirant des arts visuels de la tradition rwandaise, c’est le résultat de leur créativité.
La programmation des événements artistiques de la Triennale traduit ce partenariat inédit. Chaque programme de la Triennale a été confiée à un binôme de curateurs local et international, ce qui permettait un échange de connaissances et un partage des réseaux.
La convergence des disciplines artistiques
Onze disciplines étaient représentées à la Triennale de Kigali, chacune avec ses têtes d’affiches. Parmi celles-ci citons, pour le théâtre, l’Ivoirien Fargass Assande et le Belge Fabrice Murgia, metteurs en scène, pour les arts visuels Raoul Rugamba, pour la musique Khadja Nin, star burundaise de la chanson, pour le design Binta Cissé, galeriste sénégalaise renommée, pour la danse Dorothée Munyaneza, grande chorégraphe de la scène française et Wesley Ruzibiza, chorégraphe rwandais et directeur artistique de la plus grande école de danse d’Afrique et enfin, pour le cinéma, Sonia Rolland, actrice et réalisatrice franco-rwandaise, venue présenter la première de son film ” Un destin inattendu”, et Katy Ndiaye, son documentaire sur le Franc CFA.

Grâce à cette multitude de discipline et d’artistes, le festival était très dense, avec pas moins de 64 exhibitions et représentations par jour.
Le cœur de la Triennale se trouvait au Kigali Conference and Exhibition Village (KCEV), un site de tentes idéalement situé dans le centre-ville. C’est là que se sont jouées la plupart de pièces de théâtre, de spectacles de danse, de concerts de musique et d’expositions d’arts visuels, ainsi que l’essentiel des Forums et des débats proposés par le festival. Là aussi que se déroulait un défilé journalier de prêt-à-porter, ainsi qu’un food market destiné à sustenter le public.
Mais les organisateurs souhaitant aller à la rencontre du public, des manifestations ont également été organisées dans des lieux comme les galeries de l’école d’architecture, chez Mayaka – le plus ancien cinéma de la ville de Kigali –, ainsi que dans le car free zone du centre-ville et celui de Nyamirambo, qui accueillaient des spectacles de rue.
Côté littérature, les Rencontres Nyirarumaga, dont la première édition a eu lieu à Paris l’année dernière, se sont tenus à Gisozi du 20 au 22 février 2024, au Mémorial du génocide des Tutsi de Kigali. En cette année des 30èmes commémorations du génocide des Tutsi, elles avaient pour thème ”la littérature sur la mémoire”.
Deuil national et création artistique
Au Rwanda, on ne peut pas parler de création artistique et culturelle sans évoquer la tragédie nationale que fut le génocide perpétré contre le Tutsi en 1994. Mais les tragédies, nous rappelle Jean-Claude Metraux, psychiatre et psychothérapeute français renommé, peuvent être mortifères ou créatrices. Selon la manière dont on les affronte, elles peuvent abîmer les êtres comme les pays, ou libérer des énergies insoupçonnées.

L’effervescence artistique et culturelle inédite que nous constatons dans notre pays ne doit donc rien au hasard. Elle résulte d’une dynamique de renaissance et de création. Car, pour surmonter les traumatismes du génocide des Tutsi, un travail immense et nécessaire de deuil national a été entrepris.
Soucieux de réparer une identité nationale fracassée, le Rwanda a décidé, dans la foulée, de raviver un héritage culturel riche et ancien, dont on retrouve aujourd’hui les traces chez la plupart des artistes locaux, quelle que soit leur discipline. Et c’est ce bouillonnement que la Triennale de Kigali tente d’organiser, avec un succès sans conteste pour sa première édition.
En ce sens, la Triennale de Kigali illustre cette devise que tout Rwandais patriote et avisé a fait sienne, tant au niveau individuel qu’au niveau de la nation :
« Twibuke twiyubaka », se souvenir tout en se reconstruisant.
Marie Ntabugi


































































