Parler du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda exige rigueur, honnêteté intellectuelle et sens des responsabilités. C’est précisément ce qui manque dans la tribune de Charles Jaigu publiée dans Le Figaro sous le titre ”Charles Onana, une voix dissonante sur le génocide au Rwanda”.
Sous couvert de présenter une ” voix dissidente”, cette chronique participe en réalité à une entreprise bien connue depuis trente ans : la réhabilitation progressive des thèses négationnistes autour du génocide des Tutsi et la tentative de réécriture des responsabilités historiques, militaires et politiques qui l’ont rendu possible.
Charles Jaigu écrit notamment :
”Le 6 avril 1994, le Falcon 50 est abattu par un missile sol-air au moment d’atterrir au-dessus de l’aéroport de Kigali (…) La mort du président Habyarimana déchaîne aussitôt la violence punitive des Hutus extrémistes (…) Charles Onana s’est intéressé dès 1996 à cet attentat qui est à l’origine d’une guerre civile rwandaise aux conséquences régionales dramatiques.”
Cette présentation des faits est profondément trompeuse.
D’abord parce qu’elle suggère que l’attentat contre l’avion présidentiel serait l’origine de la guerre civile rwandaise. Or cette guerre avait commencé bien avant, dès l’offensive du Front Patriotique Rwandais en octobre 1990. Les Accords d’Arusha, signés en août 1993, étaient précisément censés mettre fin à cette guerre en organisant un partage du pouvoir et l’intégration du FPR dans les institutions de l’Etat ainsi que celle de l’APR dans l’armée nationale.
Mais ces accords n’avaient jamais été réellement acceptés par le noyau dur du régime. Et c’est là une omission majeure de l’article de Charles Jaigu.
Car au moment même de la signature des Accords d’Arusha, le colonel Théoneste Bagosora – figure centrale de l’Akazu, cercle de pouvoir aujourd’hui reconnu comme ayant planifié le génocide – avait déclaré qu’il rentrait au Rwanda pour ”préparer l’apocalypse”. Cette phrase n’était pas une métaphore politique. Elle annonçait ce qui allait suivre.
Présenter donc le génocide comme une simple ”violence punitive” déclenchée spontanément après la mort du président Habyarimana revient à effacer des années de préparation idéologique, militaire et administrative du projet génocidaire.
Plus grave encore, Charles Jaigu reprend sans distance critique le récit de Charles Onana selon lequel celui-ci aurait commencé à enquêter parce qu’il s’étonnait que ”la France ne prenne pas plus à cœur le sort de trois de ses ressortissants” morts dans l’attentat.
L’argument est absurde.
Le juge Jean-Louis Bruguière avait été officiellement chargé dès 1998 d’enquêter sur l’attentat contre l’avion présidentiel. Prétendre que la France aurait ignoré cette affaire relève donc soit de l’ignorance, soit de la mauvaise foi.
Mais surtout, Charles Onana ne peut être présenté comme un simple chercheur neutre animé par une quête désintéressée de vérité. Son travail s’inscrit dans une tradition idéologique bien précise, héritée notamment de Pierre Péan : celle qui cherche depuis des décennies à dédouaner les autorités françaises de leur rôle au Rwanda avant, pendant et après le génocide.
Car il faut rappeler un fait fondamental : le régime de Juvénal Habyarimana bénéficiait du soutien politique, diplomatique et militaire de la France de François Mitterrand. L’armée française encadrait les Forces armées rwandaises, formait leurs officiers et entretenait des liens étroits avec les structures sécuritaires du régime. Les milices Interahamwe elles-mêmes évoluaient dans cet environnement militarisé.
Quant à l’Opération Turquoise, présentée longtemps comme une opération humanitaire, elle a aussi permis la fuite vers le Zaïre des responsables militaires et politiques du génocide avec armes et structures intactes, contribuant directement à l’instabilité régionale qui allait embraser l’est du Congo pendant des décennies.
Ces réalités historiques ont depuis été largement documentées, y compris par des institutions françaises. La Commission Duclert a elle-même reconnu les responsabilités lourdes et accablantes de la France dans son rapport publié en 2021.
Charles Jaigu affirme ensuite :
” Toutes les enquêtes ont livré des indices concordants pointant en direction du FPR de Paul Kagame, à l’exception de celle close en 2018 par un non-lieu qui ressemble davantage à une opération diplomatique d’apaisement bilatéral.”
Là encore, cette affirmation est factuellement fausse.
La dernière instruction menée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux est précisément la seule enquête française à avoir procédé à un véritable travail scientifique de terrain au Rwanda.
Contrairement à Bruguière ou au juge espagnol Fernando Andreu Merelles, Trévidic et Poux se sont rendus à Kigali avec des experts en acoustique, balistique et géolocalisation afin d’examiner matériellement les hypothèses de tir des missiles.
Leurs conclusions ont détruit la thèse centrale portée depuis des années par Charles Onana et ses relais.
L’hypothèse du tir depuis la colline de Masaka – qui supposait une infiltration du FPR – a été invalidée par l’analyse acoustique et balistique. Les expertises ont démontré que les missiles avaient été tirés depuis la zone du camp militaire de Kanombe, secteur alors entièrement contrôlé par la garde présidentielle de Habyarimana.
Et cette conclusion n’a rien d’une opération politique.
Elle repose sur des principes physiques simples et vérifiables : vitesse du son, chronologie des détonations, triangulation acoustique et géolocalisation des témoins présents autour de l’aéroport. Là où Bruguière s’était essentiellement appuyé sur des témoignages de dissidents du FPR qui se sont ensuite rétractés – notamment Abdul Ruzibiza – les juges Trévidic et Poux ont procédé à une expertise scientifique complète.
C’est précisément pour cette raison que la procédure Bruguière s’est progressivement effondrée.
Ni Bruguière ni Andreu Merelles n’avaient effectué de véritables enquêtes de terrain au Rwanda. Aucun n’avait mandaté d’expertise balistique indépendante sur l’épave du Falcon 50. Les deux procédures reposaient largement sur des témoignages indirects, politiquement orientés et juridiquement fragiles.
Le non-lieu final n’est donc pas le produit d’un arrangement diplomatique entre Paris et Kigali. Il est la conséquence logique de l’effondrement méthodique d’une thèse qui ne résistait ni à l’examen scientifique ni à l’examen judiciaire.
C’est pourquoi il est profondément problématique de voir aujourd’hui Charles Onana présenté comme une simple ”voix dissonante”.
Le débat historique est légitime. Le révisionnisme qui cherche à brouiller les responsabilités d’un génocide ne l’est pas.
Et il faut rappeler un fait essentiel : Charles Onana a été condamné en justice pour des propos liés au négationnisme du génocide contre les Tutsi. Ce n’est donc pas seulement une controverse intellectuelle abstraite. Nous parlons ici d’un discours qui participe à la banalisation et à la déformation d’un crime reconnu internationalement.
Offrir à ce discours une respectabilité médiatique sous prétexte de pluralisme n’est pas un acte neutre.
Car le négationnisme n’est pas une opinion parmi d’autres.
C’est une violence supplémentaire infligée aux victimes.
Albert Rudatsimburwa


































































