Les stratégies géopolitiques de l’ancien président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, dans une lutte pour trouver une légitimité externe avant sa chute ont joué un grand rôle dans les causes de conflit actuel dans l’Est de la RDC.
La fin de la guerre froide a redéfini les enjeux politiques et sécuritaires entre le Rwanda et le Zaïre. En 1987, après près de trente ans d’exil, des réfugiés rwandais en Ouganda ont formé le Front Patriotique Rwandais (FPR). Trois ans plus tard, le FPR a lancé son offensive militaire dans le nord du Rwanda. Parallèlement, l’ancien président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, a réalisé que les pays occidentaux n’avaient plus besoin de lui après la fin de la guerre froide. Il était de plus en plus marginalisé politiquement par ses anciens partenaires. La guerre du Rwanda est tombée à point nommé parce qu’elle lui a permis de se réaffirmer comme un acteur politique incontournable dans la région et sur la scène internationale.
En 1990, Mobutu décida d’envoyer 1.500 hommes de sa Division spéciale présidentielle (DSP) pour soutenir, aux côtés de la France, l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana et lutter contre le FPR. L’intervention échoua pour diverses raisons. La crise rwandaise se solda par un génocide contre les Tutsi. Des millions de Hutu rwandais fuirent vers la RDC. Mobutu voyait dans la crise rwandaise une occasion de gagner en crédibilité auprès de la France, celle-ci soutenant activement Habyarimana. Les Etats-Unis exercèrent d’importantes pressions diplomatiques sur Mobutu afin qu’il se retire et permette la formation d’un gouvernement de transition menant à des élections démocratiques. A l’inverse, la France considérait le FPR comme une menace pour la francophonie en Afrique centrale et ses intérêts stratégiques au Rwanda et au Zaïre. En conséquence, le président Mitterrand approuva un plan crucial à la suite d’un sommet francophone tenu à l’Ile Maurice. Il lança un processus de réhabilitation de Mobutu après le génocide de 1994 contre les Tutsi au Rwanda.
En 1994, la catastrophe humanitaire provoquée par les réfugiés rwandais dans l’est du Congo devint un outil politique pour Mobutu lui permettant de réintégrer à la communauté diplomatique internationale. Les images des réfugiés à Goma jouèrent un rôle important dans la sensibilisation du monde. De ce fait, 2,5 milliards de dollars furent collectés pour venir en aide aux réfugiés rwandais. Plusieurs enquêtes ”affirment” que les fonds promis aux réfugiés rwandais furent partagés entre la famille de Mobutu et l’armée rwandaise en exil au Zaïre, qui contrôlait la distribution de l’aide. L’armée française était présente mais ce détournement de fonds fut toléré car la France souhaitait soutenir Mobutu.
Mobutu trouva ces réfugiés rwandais comme une importante source de financement. Le Zaïre étant devenu le centre de l’actualité internationale, Mobutu sollicita des Nations un contrat pour protéger les réfugiés. Des militaires zaïrois furent déployés dans les camps pour ”leur protection”. Plusieurs centaines des militaires de Forces Armées Zaïroises (FAZ) furent engagés pour garder les réfugiés. Ils étaient mieux payés que leurs collègues qui n’ont pas eu la chance d’être sélectionnés. Dans ces camps se trouvaient non seulement des réfugiés armés mais aussi des génocidaires et toute l’armée de Habyarimana et son arsenal. Pour le Sud Kivu une partie du matériel militaire de Forces Armées Rwandaises (FAR) était stocké dans les bâtiments de l’Office des Routes Panzi.
La société civile congolaise a créé une économie de guerre dans la crise de réfugiés rwandais à l’Est du Zaïre. Des centaines d’ONG internationales furent irruption à l’Est du pays pour assister les réfugiés. Les ONGs et Nations Unies étaient devenues, dans cette partie orientale du pays, les principales pourvoyeuses de l’emploi. Curieusement les Tutsi ne pouvaient pas y être recrutés. Les vivres destinés aux réfugiés étaient vendus à travers toutes les populations de l’Est. Cette affaire devenait lucrative et avait un impact sur l’économie locale.
Les camps des réfugiés sous tutelle des Nations Unies et ONG internationales étaient le sanctuaire des génocidaires des Tutsi. Tutsi y étaient interdits d’accès. C’est la pire discrimination cautionnée par le système des Nations Unies. C’est à partir de ce moment-là que l’Est du Zaïre a été fortement dollarisé. Des centaines des rapports sortis de ces agences devenues anti tutsi par opportunisme ont commencé, après la guerre de l’AFDL, à accuser les mêmes Tutsi, déjà isolés, d’être responsables de tous les crimes. Il faut comprendre que dans cet esprit est né l’Hôpital de Panzi du Dr Mukwege. La cible c’est le Tutsi et non les soins au malade. Les réfugiés rwandais étant devenus une manne au Zaïre, l’idée de chasser les Tutsi (citoyens Zaïrois) au motif qu’ils sont étrangers et garder les réfugiés fut largement soutenue.
Les leaders politiques et militaires responsables du génocide contre les Tutsi au Rwanda devinrent une ressource politique pour Mobutu. Ces acteurs avaient rapidement établi un contrôle brutal sur la population réfugiée. Mobutu envisagea, soit de reprendre la guerre contre le FPR au sein d’une coalition avec l’armée française, soit d’autoriser aux réfugiés rwandais armés de rentrer chez eux pour reconquérir le pouvoir qu’ils venaient de perdre. Il s’engagea alors en collaboration avec le Général Augustin Bizimungu, ancien chef d’état-major des Forces Armées Rwandaises (FAR). Le Général Bizimungu avait au moins 35.000 hommes armés sur le territoire zaïrois. Il disposerait ainsi non seulement d’une base stratégique (une zone de repli en cas d’échec de la reconquête), mais aussi d’autres infrastructures. Pour Mobutu, cette stratégie lui vaudrait la sympathie de la France et, à terme, celle des autres membres de la communauté internationale.
Ces réfugiés rwandais se militarisèrent et se politisèrent, nombre d’entre eux rejoignant les opérations militaires. Tandis que les anciens génocidaires contraignirent d’autres personnes à lancer de nouvelles attaques.
Il faut noter que la plupart de ces camps étaient installés le long des frontières qui séparent le Rwanda et le Zaïre, sans tenir compte des consignes du Conseil de Sécurité. Dans ces lieux, ils disposaient de facilités pour mener des opérations d’infiltration depuis ces camps gérés par le Haut-Commissariat pour les réfugiés.
Alors que le Premier ministre Kengo wa Dondo militait pour l’évacuation de ces réfugiés de la frontière, Mobutu et la France le réprimandèrent pour ne pas s’engager dans ce processus diplomatique. Kengo n’avait pas accès aux renseignements cruciaux concernant la nécessité de retenir les réfugiés rwandais aux alentours de Goma. Cette idée d’attaquer le FPR fut mise en œuvre lors de diverses attaques dans le nord-ouest du pays et dans les zones rurales de Kigali.
La deuxième option consistait à expulser de force le Tutsi congolais et à provoquer une crise humanitaire inversée susceptible de mobiliser un soutien politique interne et d’atténuer la pression américaine en faveur d’un processus de démocratisation. Pour rendre plus explosive sa stratégie de provoquer une crise interne, Mobutu initia en 1995 la démoniaque idée sur identité ethnique à l’Est du pays. Mobutu profita de cette ouverture politique pour envoyer son élite militaire à Goma, Bukavu et Uvira.
Des déploiements militaires se multiplièrent sous l’amiral Mavwa, ministre de la Défense nationale et commandant en chef des Forces Armées Zairoises (FAZ), les Généraux Eluki Aundu, chef d’état-major général des FAZ et commandant en chef des opérations militaires, Ndjimbi, commandant de la Garde civile (GC), Bolozi, de la Service d’Actions et de Renseignements Militaires (SARM), et Baramoto, commandant de la Division Spéciale Présidentielle (DSP), qui était très connu pour la création de terreur. D’autres diverses mesures législatives furent déclenchées sur l’identification de ”qui est zaïrois et qui ne l’est pas”. La Conférence Nationale Souveraine (CNS) fera de l’identité des Tutsi son principal point à l’ordre du jour. Des résolutions rocambolesques furent votées au Haut Conseil de la République – Parlement de Transition (HCR-PT), institution parlementaire née de la conférence nationale souveraine.
Les Tutsi étaient principalement ciblés comme des Zaïrois ayant une nationalité douteuse. La plus redoutable, injuste et invraisemblable fut la résolution du 28 avril 1995 qui rendit les Tutsi des apatrides. La première institution issue, selon la CNS, du processus de démocratisation, décida malheureusement de renvoyer au Rwanda les Tutsi Banyamulenge et Tutsi du nord Kivu au plus tard le 25 décembre 1995.
Le SARM, la DSP et la garde civile débarquèrent dans ces villes pour (officiellement) traquer les Tutsi. Il était interdit aux citoyens zaïrois d’assister des Tutsi en détresse. Il était interdit aux hôteliers de loger des Tutsi. C’est dans ce contexte que Roberto Garreton, rapporteur des droits de l’homme des Nations Unies, déclara dans une réunion publique à Bukavu en s’adressant aux Banyamulenges présents dans la salle : vous êtes des juifs d’Afrique. Il venait de se rendre compte de la discrimination des Banyamulenges.
Les violences, dans les deux Kivu, notamment les déportations massives de Tutsi congolais, commencèrent avec l’implication significative d’anciens membres des FAR et des milices Interahamwe, soutenues par l’armée de Mobutu. En conséquence, des milliers de Tutsi congolais furent soit expulsés de force, soit contraints de fuir au Rwanda. D’autres furent tués. Ces actions et leurs conséquences constituèrent un catalyseur pour la guerre menée par l’AFDL, qui entraîna la chute du président Mobutu.
L’appui du Zaïre au régime de Habyarimana contre l’offensive du FPR ne fut pas seulement la volonté des politiciens. La société civile zaïroise, colonne dorsale de la CNS, qui avait décidé de l’expulsion des Tutsi de leur patrie manifesta également et publiquement sa sympathie au régime des génocidaires. C’est ainsi qu’elle encourageait les Hutu de quitter le Rwanda afin de mettre le FPR au défi de gouverner un pays vide, selon elle. D’ailleurs le génocide des Tutsi de 1994 n’a véritablement pas été reconnu par la société civile de la RDC. C’est dans cette négation qu’est née l’idée d’un double génocide soutenu en RDC.
Les réfugiés rwandais jouèrent un rôle économique et sécuritaire à l’Est du Congo. Le soutien de Mobutu à ces réfugiés et au gouvernement de Habyarimana faisait partie de son ambition stratégique de regagner une légitimité interne et externe. L’instabilité engendrée par la politique de Mobutu a eu des effets durables en RDC et a contribué à la perpétuation des conflits dans la région.
Dr. Alex Mvuka




































































