Lors de mon dernier passage à Paris, j’ai fait une halte au cimetière du Père Lachaise. A des milliers de kilomètres du Rwanda, dans la 88ème division de l’un des plus célèbres cimetières du monde, se trouve une stèle dédiée aux victimes du génocide perpétré contre des Tutsi du Rwanda.
Si je me réjouissais de découvrir un tel mémorial en France, l’inscription gravée sur la stèle m’a laissée perplexe. Après l’avoir relue, j’ai fini par comprendre ce qui me perturbait : la concision et la comptabilité du nombre de victimes.
” En 1994 au Rwanda, plusieurs centaines de milliers de Tutsi ont été victimes d’un génocide. Cette stèle est dédiée à leur mémoire.”

Perpétré un demi-siècle après la tentative d’éradication des Juifs d’Europe, le génocide contre les Tutsi a mis en évidence les équations effarantes à laquelle peut mener une tentative d’extermination, avec ses statistiques et ses répliques infinies.
En l’espace de cent jours, plus d’un million de personnes furent massacrées, près de seize mille familles éradiquées. Quatre-vingt-quinze mille (95) enfants et adolescents devinrent, du jour au lendemain, orphelins et chef de famille. Entre trois et cinq cent mille (500.000) femmes furent violées. Les dix (10) à vingt-cinq mille (25.000) enfants issus de viols peinent, encore aujourd’hui, à se construire.
Le génocide a également laissé près de quatre cent mille (400.000) rescapés, vivant avec leurs blessures et leurs pertes.
A ces statistiques effroyables, s’ajoutent celles des génocidaires croupissant dans les prisons, qui ont été libérés, ou qui n’ont jamais été inquiétés par la justice.
Aucune de ces réalités n’étant reprise sur la stèle du Père Lachaise, il n’est pas inutile, en cette Journée internationale des monuments et des sites placée, en cette année des 30ème commémorations du génocide des Tutsi, de rappeler l’importance des sites commémoratifs du génocide des Tutsi du Rwanda.

Le mémorial d’un génocide est, avant toute chose, un lieu de recueillement.
Mais son rôle premier est de garder vivace, dans la mémoire volatile des hommes, la réalité d’une tragédie ayant endeuillé une communauté, décimé un peuple, changé le destin d’une nation et modifié le regard du monde sur toute une région.
L’UNESCO l’a bien compris puisque, le 20 septembre 2023, quatre des huit sanctuaires nationaux de la mémoire du dernier génocide du 20ème siècle ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial des sites protégés : Murambi, Nyamata, Bisesero et Gisozi.
Mais la mémoire du génocide contre les Tutsi ne peut être envisagée sans tenir compte de la démographie de notre pays, où l’âge médian est de vingt ans. Plus de la moitié de la population rwandaise est née après 1994, et n’a donc pas connu le génocide.
Dans ces conditions, comment être certain que la réalité du génocide perpétré contre le Tutsi ne sera ni oubliée ni déformée, alors que le temps s’écoule et que les témoins passent ?
Comment tirer des leçons d’une catastrophe dont les répliques se font encore sentir dans la région des Grands-Lacs ?

Comment s’assurer qu’il n’y aura ”plus jamais ça” comme le proclame un fameux slogan qui, à peine trois décennies plus tard, se trouve contredit, chez nos voisins de l’Est, par les prémices d’un génocide contre les populations Hema, Tutsi et Banyamulenge ?
En d’autres termes, quelle (s) épitaphe (s) du dernier génocide du 20ème siècle laisserons-nous à nos descendants et au monde ?
Issu du latin epitaphium et du grec epitaphion, le mot ” épitaphe” est, selon le dictionnaire Larousse, ”un texte court gravé sur la sépulture d’un défunt”.
Le mémorial d’un génocide est une épitaphe en soi car il constitue, pour les générations futures, la preuve tangible qu’une tentative d’extermination a bien eu lieu.
Dans notre pays, les sites commémoratifs témoignent également de la séparation entre deux époques : le Rwanda d’avant 1994, marqué par les discriminations, et le Rwanda post-génocide qui entend se débarrasser des divisions ethniques, claniques et régionales pour aller de l’avant.
Nous avons fait le choix de rester ensemble, malgré une tragédie qui aurait pu nous diviser. Nous avons choisi d’assumer un destin commun. Nous voulons voir notre avenir et celui de nos descendants en grand. Mais, auparavant, nous devons nous confronter à notre passé, aussi tragique soit-il.
Quelle(s) épitaphe(s) graveront-nous sur les tombes de nos concitoyens massacrés en raison de leur appartenance ”ethnique”?
Quels mots, quels poèmes, quels souvenirs pourraient traduire leur passage sur cette terre, et la perte que constitue leur disparition pour leurs familles, notre pays et le monde ?
Comment graver leur existence et leur fin tragique dans notre histoire, sans paralyser l’ardeur des jeunes générations à construire leur avenir et celui de leur pays ?
Pour répondre à ces questions, il n’est pas inutile de passer en revue les quatre sites commémoratifs ajoutés au patrimoine mondial de l’UNESCO, dont chacun possède une spécificité éclairant la tragédie vécue par notre pays en 1994.

Avec son musée exposant les persécutions subies par les Tutsi de Gikongoro depuis les années 60, sa fosse commune, ses salles de classe abritant des dépouilles et des objets ayant appartenu aux victimes, ses listes quasi-exhaustives des acteurs du génocide et les empreintes laissées par les militaires français de l’Opération Turquoise, le mémorial de Murambi offre un concentré local du génocide contre les Tutsi.
Les sites commémoratifs de Nyamata et Ntarama permettent de relier le génocide des Tutsi aux pogroms des années 60, une époque où ils avaient pris l’habitude de chercher refuge dans des églises qui, en 1994, sont devenus leurs tombeaux.
Bisesero est, par définition, un mémorial de résistance. Les Tutsi de cette région se sont illustrés en affrontant leurs tueurs, qui venaient de tout le pays. Mais c’est aussi un symbole de l’abandon de la communauté internationale, car les militaires français de l’Opération Turquoise ont ignoré les appels au secours des Tutsi de la région.
Last but not least, le mémorial du génocide de Kigali, sépulture de plus de 250.000 personnes, est le site commémoratif le plus connu et le plus visité du pays. Construit à Gisozi, c’est un lieu de conscientisation et d’éducation sur les génocides du 20ème siècle.
Lors de ces 30èmes commémorations du génocide des Tutsi, prenons le temps de visiter, seul ou en famille, un de ces quatre sites commémoratifs.
Rappelons-nous ce que nos familles, notre pays et l’humanité tout entière ont perdu suite au dernier génocide du 20ème siècle.
Alors seulement, nous pourrons construire notre pays, et offrir un avenir radieux et paisible à nos descendants.
Twibuke Twiyubaka
Marie Ntabugi




































































