Dans la première partie publiée le 29 mars 2024, il s’agissait des arrestations arbitraires faites par la gendarmerie. Les victimes étaient qualifiées, pour la plupart, de complices du FPR sans aucun élément matériel pour le prouver. Dans la partie suivante, par contre, la gendarmerie rwandaise s’est illustrée en permettant des cas de violence contre des civils plus particulièrement Tutsi en toute impunité.
Les journalistes harcelés violemment
Le 9 février 1993, dans son numéro 4, le journal le Flambeau, proche de l’opposition au Gouvernement rwandais, a expliqué, photos à l’appui, que les militaires français se battaient aux côtés de l’armée rwandaise contre l’Armée patriotique Rwandaise du FPR-Inkotanyi.
Pendant la journée, un gendarme français, le Major Corriere, détaché auprès du service de la police judiciaire de la gendarmerie rwandaise, s’est rendu au siège de la rédaction de ce journal pour harceler violemment les journalistes.
Il leur a intimé l’ordre de lui révéler l’identité de la personne qui les avait informés et fourni les photos des Français capturés sur le champ des opérations militaires.
Le rédacteur en chef du journal, Rangira Adrien, a immédiatement appelé au secours le Groupe d’Observateurs Militaires Neutres (GOMN) de l’Organisation de l’Union Africaine (OUA) qui est intervenu. Il a prié le Major Corriere de laisser les journalistes faire leur travail en toute indépendance et sans aucune entrave.
Mais le gendarme français ne s’en est pas arrêté là, il s’est rendu au laboratoire photographique PHOTOLAB. Il a accusé deux de ses employés Tutsi, Rudasingwa Joseph et Byukusenge Anne Marie, d’avoir fourni les photos en question. Ces employés ont été emmenés au bureau de gendarmerie désigné sous le nom de “Criminologie”, pour y être battus et torturés. Ils n’ont été libérés que grâce à l’intervention du Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR) qu’avaient alertée leurs familles.
Précisons que la France avait envoyé au Rwanda des gendarmes français commandés par le Colonel Michel Robardey, chargés notamment d’utiliser de la technologie informatique pour dresser la liste des complices présumés des Inkotanyi tout en mentionnant leur ethnie. Ces listes ont été utilisées par les tueurs pendant le génocide des Tutsi en 1994.
Les partisans du MRND et de la CDR massacrent la population à Kigali
Le 22 novembre 1992, 43 habitants de la cellule de Nyakabanda à Kigali (secteur Kicukiro, commune de Kanombe) ont adressé une lettre au Premier ministre pour l’alerter sur les massacres commis par les partisans du MRND et de la CDR dans cette cellule.
Cette lettre décrivait les persécutions dont étaient victimes depuis deux mois les Tutsi et les Hutu des partis d’opposition. Elle signalait que, depuis juillet 1992, de nombreux actes de cette nature avaient été perpétrés par une section des Interahamwe qui se surnommait ”Inyange za Remera”.
La lettre indiquait enfin que le pouvoir laissait faire les tueurs parce que même lorsqu’ils étaient arrêtés, la gendarmerie ne les détenait pas longtemps. Quelques extraits de la lettre permettent de décrire les faits.
” En peu de mots, nous voudrions porter à votre connaissance, Excellence le Premier ministre, les horreurs que ces Inyange commettent contre la population de la cellule de Nyakabanda depuis juillet. […] Le 27 septembre 1992, les Interahamwe ont lancé une attaque contre les nommés Ngoga, Cyriaque Munigantama et Rukiya Urayeneza. Ils ont vandalisé leur domicile parce qu’ils sont Tutsi, déclaraient-ils. Neuf locataires des maisons appartenant à Ngoboka ont été pourchassés sous prétexte qu’ils étaient hébergés par un complice du FPR.
Le 28 septembre 1992, l’Interahamwe Paul Zikanga, instructeur des Inyange, a été arrêté avec une grenade au moment où il était dans un bistrot dans lequel il avait clamé maintes fois que les habitants de la cellule de Nyakabanda ne comprenaient que le langage de la grenade. Il a été arrêté par les gendarmes de la brigade de Remera mais, quelques jours plus tard, il a été relâché. Ils continuent à troubler la sécurité. On ne punit plus ! […]
Le 12 octobre 1992, les Interahamwe, commandés par Bernard Dusingizemungu, ont saccagé les maisons de Bazilisa, Eliane Mukankusi, Ambroise, agent à la douane, Bernard surnommé “Milenge”, Boniface Uzabatunga, Claude et Micheline. Après cet acte de vandalisme, ils ont été chassés de leur domicile. Ces Interahamwe leur ont précisé qu’ils étaient victimes de leur appartenance ethnique (tutsi) et régionale (Sud).
Le 4 novembre 1992, les Interahamwe ont détruit les maisons de Nathalie Mukamurera, Solange Nyirabahima, Philomène Mukakimenyi, Donatille Mukamurera et Maniraguha. Ils les ont pillées et ces cinq personnes ont été chassées de leur domicile. Lorsque le commandant de ces Inyange, Aloys Ngirabatware, s’est rendu compte qu’il était honni par la population – même s’il jouissait de l’impunité – il a par stratégie prêté des Inyange à Thomas Kabonabake (journaliste à L’écho des mille collines) qui était déterminé à provoquer des troubles et à verser le sang des opposants politiques.”
En analysant de près cette situation, on se rend compte que le plan de Thomas Kabonabake ne consistait en rien d’autre que de faire éclater des troubles dans la cellule Nyakabanda afin de les propager dans toute la ville. Cette triste réalité a été observée dans une attaque que ces Inyange ont lancé en dehors de Nyakabanda, notamment à Gikondo, Gatenga, Kanombe, Remera et ailleurs.
”Thomas Kabonabake a la capacité de nuire. Comme il le clame tout haut, il dispose de 80 Interahamwe et il suffit d’un seul coup de sifflet pour les attrouper. Imaginez quelqu’un qui héberge et nourrit, chez lui, plus de 10 Interahamwe majoritairement composés de bandits alors que lui-même n’a pas d’emploi reconnu et que son soi-disant journal est invendable. Actuellement, ces Interahamwe ont érigé une barrière sur la route, devant chez lui. Depuis 18 heures, ils demandent les papiers aux passants qu’ils dépouillent de tout ce qu’ils ont sur eux.
Nous voudrions vous relater en peu de mots quelques actes répréhensibles commis par lui.
Le 26 octobre 1992 au soir, son épouse Judith Kawera a cherché querelle à son voisin Anthère Nyilimana qu’elle a accablé d’injures. Elle l’a menacée de lancer contre lui une attaque d’Interahamwe. Après quelques minutes, elle a effectivement amené des Interahamwe qui ont voulu provoquer des troubles mais personne n’a réagi à leur provocation. […]
Le 27 octobre 1992, sous la conduite de l’épouse de Kabonabake, les Interahamwe ont attaqué une veuve, sa voisine Sada, qui gère une boutique tout près. Ils l’ont terrorisée afin qu’elle déloge de ces lieux. Pour la convaincre du sérieux de leur menace, ils ont poignardé son employé au barbecue et l’ont abandonné agonisant. Tout ceci confirme les menaces que Kabonabake ne cessait de répéter. […]
Nous avons minutieusement examiné ce problème. Nous avons constaté qu’il est complexe car chaque fois que la commune a essayé de le résoudre, le parquet et la gendarmerie s’en sont mêlés.
En ce qui concerne la gendarmerie, nous pensons que le problème est dû à l’attitude du commandement de la compagnie territoriale et de la brigade de Kicukiro. Leurs commandants disent publiquement qu’ils n’arrêteront jamais les Interahamwe.
En effet, quand vous mènerez une enquête sur ces troubles, vous constaterez qu’aucun Interahamwe n’a jamais été appréhendé pour les actes qu’il a commis en dépit de la présence de gendarmes qui font la patrouille jour et nuit. Si vous constatez que nous disons des mensonges, nous sommes disposés à vous présenter nos excuses.
Si nous revenons sur le fonctionnement de la commune, nous savons très bien qu’elle a arrêté beaucoup de gens qu’elle mettait à la disposition du parquet. Toutefois, le lendemain, celui-ci les relâchait et ils revenaient poursuivre leurs actes criminels. Parmi ces malfaiteurs, nous citons Vovo, alias “Zaïrois”, Ukundayezu, alias “Étincelle”, Paul Zikanga, Nsengimana, Claude Kalisa, alias “Adjudant”, Madeleine Uwamahoro, alias “Kabuwa”, André Habyarimana alias, “Yayu”, Jean de Dieu Kagabo, alias “ Colonel Bradock” et Gatabazi.
Nous n’oublions pas de vous signaler que le dossier de Kabonabake et de son épouse se trouve dans les mains du parquet, mais rien n’avance. Nous ne comprenons pas pourquoi ils ne sont pas arrêtés et détenus car ils menacent chaque jour la sécurité de la population. […]
Le 13 novembre 1992, Kabonabake en personne a fait tuer le premier sergent-major Balthazar Munyampanzi par l’intermédiaire d’une unité de la garde présidentielle (GP) commandée par le lieutenant Turatsinze au vu et au su de tout le monde.”
De pareils cas exprimés dans une lettre rédigée par les habitants d’une seule cellule de la ville de Kigali, illustrent l’ampleur des violences, du terrorisme et des massacres commis par les Interahamwe avec l’appui des instances de gendarmerie qui, normalement, devaient assurer la paix et la sécurité.
Le 4 septembre 1992, les massacres qui se commettaient dans la Commune de Kicukiro ont donné lieu à une réunion de la haute hiérarchie de la gendarmerie du Rwanda dirigée par le général Ndindiriyimana.
Y participaient le bourgmestre de Kicukiro, Evariste Gasamagera, le major Jean-Marie Vianney Nzapfakumunsi, commandant de la gendarmerie de la ville de Kigali, le major Innocent Bavugamenshi, commandant de la compagnie ”quartier général”, le commandant Pierre-Claver Karangwa, chargé des renseignements à la gendarmerie, le capitaine Ildephonse Mugiraneza, officier de renseignements à la GD, le Lieutenant Vincent Karekezi, commandant du peloton d’intervention et de discipline, le Lieutenant Léon Mpozayo, officier G1, rapporteur de la réunion.
La réunion a admis que l’insécurité prévalait dans la commune de Kicukiro et que les assassinats commis avec des armes étaient très fréquents, surtout dans les quartiers de Gatenga, Gikondo, Kicukiro-centre près de l’Oprovia, et Ziniya.
Parmi les malfaiteurs, il a été constaté que certains portaient la tenue militaire, en particulier à Gikondo. Le bourgmestre a révélé que leur commandant était le nommé Mpangare. Cependant il n’a pas expliqué pourquoi il n’a pas été arrêté et détenu alors qu’il était bien identifié.
A suivre
Dr Jean Damascène Bizimana




































































