La gendarmerie rwandaise avait pour mission d’assurer la sécurité publique et de mener des enquêtes préliminaires de police pour identifier les fauteurs de trouble et les déférer devant le Parquet pour des poursuites judiciaires légales.
Au lieu d’accomplir loyalement sa mission, la gendarmerie rwandaise a été impliquée dans la mise en place d’un système répressif visant les Tutsi ciblés uniquement pour leur appartenance ethnique, ainsi que dans le soutien aux pogroms répandus par des politiciens extrémistes.
Commençons par Octobre 1990. Parmi les personnes arrêtées par la gendarmerie rwandaise, faussement accusées de complicité avec le FPR, aucune n’avait de dossier de détention avant d’être placées en prison ou entassées dans des stades de football devenus des lieux d’enfermement.
Pour certains détenus, les dossiers ont été complétés plusieurs mois après leur arrestation par les agents du service de renseignements qui les faisaient signer auprès des procureurs, des gendarmes et inspecteurs de la police.
A cette époque, le service d’inspection de la police dépendait de la gendarmerie, réputée pour sa pratique de la torture afin d’obtenir des aveux. Ces actes de torture se commettaient à la ”criminologie” dirigée par le Major Laurent Munyakazi. Des officiers français travaillaient aussi à cette unité sous la direction du Lieutenant-colonel Michel Robardey.
La triste histoire des Tutsi arrêtés à cette époque et détenus parce que soupçonnés à tort d’être des collaborateurs du FPR est longue. Lorsqu’on lit les dossiers rédigés à l’époque par la gendarmerie rwandaise contre ces personnes, on constate qu’elles sont toutes accusées de complicité avec l’ennemi, sans aucune preuve matérielle de culpabilité. Tel fut le cas pour 13 agents de l’imprimerie SIEVA qui appartenait à Evariste SISI.
Des arrestations arbitraires
Le service de renseignements a d’abord arrêté Philippe Nkeramihigo, chef du personnel, en l’accusant de tenir des réunions pro FPR dans son bureau. Ils ont ensuite arrêté quatre autres employés : Théophile Kamanzi, chef du service d’imprimerie ; Faustin Ntaganda, qui était à la tête du service commercial ; Célestin Rutayisire, qui dirigeait le laboratoire et Oswald Munyaneza, agent du service commercial.
Toutes ces personnes étaient considérées comme complices du FPR tout simplement parce qu’elles travaillaient en tant qu’agents Tutsi à l’imprimerie SIEVA ou parce qu’elles étaient amies avec Evariste Sisi. Ces actes d’accusation figurent tel que nous venons de le dire dans leur dossier d’arrestation rédigé par le service de renseignements.
Le service de renseignements a aussi arrêté des femmes Tutsi qui travaillaient à l’imprimerie SIEVA en les accusant faussement d’avoir imprimé des cartes d’identité qu’elles envoyaient aux Inkotanyi. Il s’agit de Lasie Uwimana, Jeanne Nyirazesa, Marcelle Mukamazimpaka, Ernestine Mukamuligo, Dative Mukasekuru et Eugénie Mukanyundo.
Ces femmes ont été battues à un point tel que Mukamazimpaka en est morte en avril 1991. Mukamuligo a été détenue avec son nourrisson âgé de moins d’un an. Tous ces Tutsi ont d’abord été détenus et battus à la station de la gendarmerie de Gikondo, commandée par le lieutenant Balinda réputé pour sa cruauté. Ils ont ensuite été transférés à la prison centrale de Kigali le 13 octobre 1990.
Dans le dossier constitué par le service de renseignements, les accusations contre Mukamazimpaka et Mukamuligo mentionnent qu’”elles ont été employées par l’établissement SIEVA pour la contrefaçon de cartes d’identité envoyées aux Inkotanyi”. Le service de renseignements mentionne aussi que ”La dénonciatrice est Léocadie Mukamana”.
Rappelons qu’à cette époque, dans un système où les accusés ne bénéficiaient pas de l’assistance d’un avocat, quiconque haïssait un Tutsi pouvait le dénoncer mensongèrement et être cru par le service de renseignements sans aucune preuve tangible.
Dans les dossiers de tous les agents de l’imprimerie SIEVA qui ont été emprisonnés, il est frappant de constater qu’ils ont été dénoncés par Léocadie Mukamana. Cette dame faisait nécessairement partie des proches du régime. On ne voit pas d’autres raisons qui expliqueraient comment une seule personne puisse dénoncer mensongèrement plus de 10 agents et qu’ils soient tous emprisonnés immédiatement sur la base de cette seule preuve verbale.
Nous avons pu accéder à quelques listes de personnes interpellées par la gendarmerie au cours de la première semaine d’arrestation des présumés complices du FPR en 1990. Ces listes ne sont pas exhaustives car le nombre de personnes détenues avoisinait les 10.000. Celles que nous avons pu consulter concernent 248 personnes arrêtées par la station de gendarmerie de Nyarugenge, 81 par la station de Nyamirambo et 88 par la station de Gikondo.
Les chefs d’accusation reproduits sur ces listes prouvent que ces personnes ont été abusivement arrêtées sans aucun motif sérieux ni aucun indice de culpabilité. Elles ont été détenues sous le seul mobile d’être des Tutsi soupçonnés par nature d’être des complices du FPR pour le seul fait de cette appartenance.
Les dossiers de la brigade de Nyarugenge ont été confectionnés par les gendarmes suivants : le Lieutenant-colonel Jean Ngayinteranya, le Major Munyakazi Laurent, le Capitaine Hakizimana, le Commandant Nzabonimpa, le Commandant Mpatswenumugabo, le Lieutenant Habyarimana, le Lieutenant Nkulikiye, les Sous-lieutenants Bizumuremyi, Bizimungu, Rusigi et Bikweno ;l’adjudant Bukera, les Sergents-majors Nzamuye, Semahore, Kageme, Nsengimana et Ndikubwimana ; les Sergents Bizimana, Bigirimana et Rukamata.
Pour les personnes détenues à la brigade de Nyamirambo, leurs dossiers ont été confectionnés par le commandant Nzabonimpa, le Major Munyakazi et le Sergent Hitimana. Certains dossiers mentionnent qu’elles ont été arrêtées par des militaires.
Pour la brigade de Gikondo, il s’agit des gendarmes suivant : le Lieutenant-colonel Ngayinteranya, le Major Munyakazi, le Major Rwarakabije, le Commandant Nzabonimpa, le Capitaine Hakizimana, le Capitaine Habimana, le Capitaine Munyawera, les Lieutenants Nkulikiye, Balinda, Ntirugiribambe et Ndayisaba ; les Sous-lieutenants Ngororabanga, Murego et Bikweno ; l’Adjudant-chef Ntawitonda, le Sergent-major Dukurikizeyezu, et le Sergent Mudakemwa.
Victimes qualifiées de complices du FPR
Selon les indications portées sur leur dossier, la majorité des personnes interpellées ont été qualifiées de complices du FPR tout simplement parce qu’elles étaient Tutsi, ou qu’au moment de leur arrestation, elles n’avaient pas leur carte d’identité ou leur permis de résidence. Il y a aussi des personnes qui ont été considérées comme complices du FPR sur dénonciation de la population.
Parmi tous ces interpellés, trois seulement l’ont été en raison d’un chef d’accusation particulier. Le premier est Emmanuel Masengesho qui travaillait à la Banque de Kigali. Il était accusé, en complicité avec sa sœur Violette Murorunkwere qui travaillait à l’ORINFOR, d’avoir collecté de l’argent pour le remettre ensuite au FPR. Il est mentionné dans leur dossier que cet argent était déposé sur le compte de Masengesho et que les membres du FPR le retiraient dans une banque à Bujumbura.
La deuxième personne s’appelait Hamisi Bazoza qui était chauffeur à l’ONATRACOM. Il était accusé d’avoir tiré sur le camp militaire de Kigali avec une mitrailleuse à partir de Biryogo, quartier très proche de ce camp. Ces informations auraient été transmises par Kayitare, qui était lui aussi chauffeur à l’ONATRACOM. Il semble s’agir ici d’une pure délation contre un collègue qui pourrait être due à un conflit de personnes.
La troisième personne accusée était Evariste Kalisa qui travaillait à l’Electrogaz comme responsable du réseau électrique dans la ville de Kigali. Il est mentionné dans son dossier qu’il a été dénoncé par le chef de station de l’Electrogaz à Kigali, Jonathan Ntirikwendera et par Augustin Hakizimana, qui était chef de station de Gikondo. Ils ont fabriqué le mensonge selon lequel que Kalisa avait emporté toutes les clés des cabines d’électricité de Kigali-Nord et de Kigali-sud et qu’il avait demandé à ses collègues de lui fournir les cartographies qui renseignaient sur toutes les lignes électriques de la capitale. Quand ils ont refusé de lui donner ces renseignements, il se serait fâché. Ses détracteurs disaient qu’il avait l’objectif de couper le courant qui éclairait le camp militaire de Kigali. Il a été arrêté sur la base de cette seule accusation, fabriquée de toutes pièces, qui n’était étayée d’aucune preuve matérielle.
A suivre
Dr Jean Damascène Bizimana




































































