Le Rwanda a connu en 1994 un génocide atroce pendant 100 jours. Ce n’est pas le premier. Pendant la seconde guerre mondiale déjà, les Nazis tentent d’exterminer les Juifs d’Europe. C’est l’holocauste (Shoah). Les alliés avaient décidé de juger les Nazis. Les deux génocides sont différents à plusieurs points de vue. L’on ne pouvait pas s’en inspirer dans le jugement des présumés génocidaires rwandais.
Au Centre Iriba pour le patrimoine multimédia se tient une exposition audiovisuelle. Elle restitue au public quelques procès relatifs à la seconde guerre mondiale et deux autour du génocide contre les Tutsi de 1994. Mais peut-on juger un crime de génocide ?
Entretien avec Assoumpta Mugiraneza, directrice du Centre Iriba.
Le Canapé : Qu’est-ce que le génocide ?
Assoumpta Mugiraneza (AM) : Le crime de génocide peut être défini comme un crime que l’on ne peut ni punir ni pardonner. Dès lors, pourquoi à notre époque prétendons-nous pouvoir juger un génocide ? Parce que l’on ne peut pas laisser faire. Parce qu’il faut quand même essayer, parce que l’on ne peut pas pardonner juste comme ça. C’est ce que notre exposition qui est au Rwanda depuis le 27 janvier 2022 essaye de retracer comme parcours. Parcours de ces tentatives.
Le Canapé : Après l’holocauste (Shoah), les alliés vainqueurs étaient-ils en mesure de juger les Nazis ?
AM : Avec le procès de Nuremberg, il va falloir créer de toute pièce une manière de juger. Matériellement il n’y a pas grand-chose mais surtout on juge un crime qui n’avait pas encore été imaginé. Il n’y a rien dans les annales de la justice qui permet de dire voilà ce qu’il faut faire ! Non il va falloir inventer. C’était difficile, c’était dure.
Et puis la dimension politique n’était pas absente. Ce n’était pas tant le besoin seulement de juger, il y avait cette idée de donner l’exemple. Faut pas la rejeter mais du point de vue de ceux qui jugent, ça peut créer un petit malaise. Aujourd’hui quand on amène ces archives, c’est pour penser ce moment-là, et le regarder comme objet de connaissance historique et pouvoir poser des questions d’ordre juridique.
Quelques années plus tard on va juger Eichmann à Jérusalem, avec des difficultés que l’on connait. Jérusalem jugeant Eichmann est au cœur d’un pays qui n’existait pas au moment où Eichmann commettait ces crimes. Donc c’est délicat. Du point de vue du droit international on n’a pas encore pensé ça mais ça va se faire avec des limites, avec des défis nouveaux mais qui aujourd’hui sont riches d’enseignement.
On peut continuer, pourquoi en France on va juger plus tard, pourquoi certains ne se laissent pas appréhender, …
Le Canapé : Parlons du génocide de 1994 perpétré contre les Tutsi.
AM : C’est un génocide de proximité où on tue la personne que l’on connait, qui est à côté de soi. On tue la personne avec des armes qui ne permettent pas de tenir la distance, où on tue les personnes là où on les trouve, on part sans même prendre le temps de les mettre sous terre, de s’en débarrasser toujours, où on tue en groupe. Au Rwanda on va tuer en famille. Et on tue une autre famille. C’est des subtilités qu’il nous faut retrouver, souligner notamment quand l’on parle de commémoration.
Ça se fait au grand jour, on le chante. Certains semblent avoir acquis la conviction que l’on est en train de faire quelque chose de fondamental, d’essentiel. Et puis ça dure trois mois, d’une efficacité redoutable. Trois mois où les trois premières semaines vont être cruciales parce que le plus gros du crime aura été accompli dans les trois premières semaines. Lorsqu’on accepte l’idée macabre du nombre, au Rwanda on devait faire en moyenne 10.000 morts par jour. C’est énorme. Les Rwandais ont montré aux Nazis qu’ils étaient plus efficaces qu’eux, avec des machines beaucoup moins compliquées que la leur. 10.000 morts, un million en trois mois.
Le Canapé : Comment a-t-on abordé la question du jugement pour un crime commis par plusieurs centaines de milliers de Rwandais ?
AM : Penser juger le crime de génocide ici, on a mis en place un Tribunal Pénal International au Rwanda, bien sûr on a pris le soin de mettre ça loin des Rwandais, parce que ces peuples-là, surtout ces gars qui venaient d’arrêter le génocide, on ne pouvait pas leur faire confiance. Ça c’est le regard colonial mais c’est surtout le regard de la culpabilité de ne l’avoir pas empêché. On commence à prêter à la victime le projet de vengeance.

Et puis au Rwanda, on essaye la justice classique. Il y a même la condamnation à mort et l’exécution du groupe « Karamira » et ses co-accusés. On réalise que cela n’apporte pas le soulagement qu’on attend d’eux. Ça crée l’effroi en plus, et surtout si l’on devait aller comme ça le Rwanda allait gravement être mis en danger. Il aurait fallu passer beaucoup de temps comme ça à juger et à tuer, à sanctionner.
Il a fallu la détermination presque l’entêtement d’une partie des membres du FPR, parmi eux le Vice-président de l’époque. Il était le chef des armées. Elles diront, on ne peut pas se permettre de ne pas juger. Parmi les facteurs importants ayant rendu le génocide possible, c’est qu’on n’a pas jugé.
Et il est vrai que dans toute l’histoire des massacres des Tutsi au Rwanda depuis 1959, personne n’a jamais été inquiété pour avoir tué un Tutsi. Mais tuer un Tutsi n’avait jamais été considéré jusqu’en 1994 comme un crime. Il va falloir décider de juger. On ne savait pas comment, mais la décision de juger quoi qu’il en coute de chercher la réponse dans les ressources culturelles des Rwandais, et de faire juger par des Rwandais a été prise très tôt. Et c’est de là au fait que sont venues les juridictions Gacaca.
Propos recueillis par Gérard Rugambwa




































































