En assumant la présidence de l’Union africaine en 2026, Ndayishimiye hérite d’un poste dont le poids symbolique dépasse largement le pouvoir réel. C’est une réalité que ses prédécesseurs ont tous apprise, souvent à leurs dépens. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il saura exploiter cette tribune, mais si son ancrage profond dans les dynamiques régionales sera une force ou un handicap pour un continent qui attend, depuis trop longtemps, que ses institutions tiennent leurs promesses.
La crise à l’est de la RDC n’est pas un dossier parmi d’autres, et Ndayishimiye n’y arrive pas en tant qu’ observateur neutre. Le Burundi est partie prenante dans les dynamiques sécuritaires des Grands Lacs, lié par des alliances qui préexistent à sa présidence et qui ne s’effaceront pas avec elle.
Cette proximité permet de parler vrai et d’aller droit au but dans des négociations qui exigent de la substance plutôt que du protocole. Mais elle a un prix. Dans une région où les alliances sont connues et assumées, la crédibilité d’une médiation repose sur son acceptation par toutes les parties. Cette acceptation ne se décrète pas. Elle se gagne par des actes, à commencer par la capacité à nommer les responsabilités de manière équitable, y compris celles de ses propres alliés.
C’est précisément là que le test devient inconfortable. Les Etats de la région n’attendent pas de Ndayishimiye qu’il joue un rôle. Ils attendent qu’il en sorte. Ils veulent une architecture de dialogue dans laquelle chaque acteur se sent entendu sans être instrumentalisé, des mécanismes continentaux de paix et de sécurité activés avec rigueur plutôt qu’avec sélectivité, et surtout une présidence qui ne devienne pas la caisse de résonance d’un seul récit de la crise. La région des Grands Lacs a trop souffert de lectures partielles pour se satisfaire d’une de plus, fût-elle portée par le président en exercice de l’organisation continentale.

A cette tension structurelle s’ajoute une variable décisive: la sensibilité de Ndayishimiye aux pressions extérieures. Son parcours au pouvoir a révélé un dirigeant dont les positions s’ajustent au gré des injonctions des bailleurs de fonds et des chancelleries occidentales. Les puissances extérieures qui ont des intérêts dans les Grands Lacs savent précisément comment obtenir des concessions présentées ensuite comme des décisions souveraines africaines. Le risque est celui d’une présidence qui, sous couvert de consensus international, avalise des positions dictées de l’extérieur. Ce serait la négation même de ce que la fonction est censée incarner.
Ce risque prend une résonance particulière dans un contexte mondial où l’Afrique n’a jamais été autant convoitée. Le continent se retrouve au carrefour d’une compétition d’influence entre grandes puissances dont aucune n’agit par altruisme. Dans cet environnement multipolaire, la cohésion continentale n’est pas un idéal romantique. C’est un impératif stratégique.
Un continent divisé négocie depuis une position de faiblesse structurelle. Un continent uni, même imparfaitement, dispose d’un levier réel. Préserver cette cohésion tout en arbitrant des crises où les Etats membres sont eux-mêmes en opposition est peut-être la tâche la plus ingrate qui soit dévolue au président de l’UA. C’est aussi celle dont on parle le moins, et celle qui définit le plus.
Ce que l’on peut raisonnablement anticiper ressemble aux présidences qui ont précédé. Des sommets, des communiqués, des engagements solennels et une mise en œuvre qui tarde. Ndayishimiye arrive avec trop d’attaches régionales et trop de dépendances extérieures pour que l’on s’attende sérieusement à une rupture franche. La mécanique de la présidence tournante de l’UA a rarement produit des transformations réelles, et rien dans le profil de ce mandat ne suggère qu’il fera exception.
Reste une part d’imprévisible. Les crises suffisamment graves forcent parfois des choix que les temps ordinaires permettent d’esquiver, et la situation dans les Grands Lacs a atteint un seuil où l’immobilisme lui-même devient un choix politique. Si cette gravité oblige Ndayishimiye à dépasser ses réflexes d’allié pour incarner véritablement l’intérêt continental, quelque chose d’inattendu sera peut-être possible. C’est mince comme espoir. Mais pour les populations qui subissent ces crises depuis des décennies, c’est encore quelque chose.




































































