Ces derniers temps, on voit passer sur X et TikTok des appels aux jeunes Rwandais: ” faites comme au Kenya”, ”comme en Tanzanie”, ”comme les autres”. Comme si la protestation était un devoir collectif continental et que nous refusions de ”rendre notre copie”. C’est fascinant, et un peu drôle, de voir des gens regarder un pays qui se concentre sur son développement et dire: ” non, vous devez aussi casser pour prouver que vous êtes réveillés”.
Alors, la question est simple : vous voulez qu’on proteste contre quoi, exactement?
Faut-il protester contre une gouvernance qui nous met au centre et nous écoute? Contre la stabilité pour laquelle nos parents ont saigné et travaillé? Contre le Rwanda dont nos aïeux rêvaient, paisible, et en route vers la prospérité? Pour rappel, Rwanda vient de kwanda: grandir, prospérer. Vous voulez qu’on marche contre la croissance?
Moi, jeune femme rwandaise qui aie presque étudié gratuitement, qui peux travailler, voyager, rêver, et même imaginer diriger ce pays un jour, parce qu’il y a des précédents, je devrais descendre dans la rue pour demander… quoi? Le chaos d’une autre réalité? Une ”démocratie” qui laisse des gens piller, sans cap, puis oublier par les mêmes caméras occidentales qui les avaient encensés?
Soyons justes: je comprends d’où vient une partie de ces appels. Quand on est habitué au désordre, la paix paraît suspecte. Quand on ne connaît que des gouvernements qui n’écoutent que sous la pression, on croit qu’il faut brûler des pneus pour être entendu. Si l’histoire vous a appris à confondre visibilité et violence, un pays qui travaille en silence semblera ”opprimé”. Mais nous ne sommes pas opprimés: nous sommes sereins. Pas sereins parce que «tout est parfait», mais parce qu’on a compris que personne ne viendra nous sauver: on construit ce dont on a besoin. Je sais que cette sérénité déroute les politiques qui vivent de crises permanentes.
Et je le dis avec empathie: ce qui a poussé des centaines de milliers de vos concitoyens dans la rue est réel. Des jeunes ont pris des risques, certains sont morts. Ce courage civique mérite le respect. Mais nous ne ferons pas du Rwanda la scène du ”cosplay révolutionnaire” des autres. Notre histoire est différente. Nous avons déjà connu le ” sang pour des principes”. C’était laid. Nous n’aimons pas ça. Nous ne voulons pas y retourner. Justement parce que c’était du vrai sang, nous éviterons d’y revenir, par tous les moyens. Ne confondez pas cela avec la peur. Quand on teste nos frontières, quand on utilise des relais pour nous déstabiliser, on ne nous trouve pas endormis. Ce n’est pas de la lâcheté, c’est un choix.
Regardez aussi le traitement médiatique. Quand un grand média américain comme The Hill offre sa tribune à des gens qui ” blanchissent” l’image de condamnés pour génocide au nom d’une prétendue ”dignité” ou ”liberté d’expression”, nous répondons, par la plume, les faits, la mémoire. C’est aussi une forme de protestation. On l’a assez vu: certains génocides sont sacrés, d’autres, le nôtre, deviennent matière à débat. Là, nous protestons. Nous refusons l’insulte qui rebaptise le négationnisme ”liberté d’expression”. Nous refusons la validation paresseuse qui publierait jamais à Berlin la plainte d’un fils de ” Nazis oubliés”, mais l’accepte volontiers pour le Rwanda. Et nous refusons l’imaginaire raciste qui pense qu’un président occidental peut dicter à un président africain la conduite à tenir avec ceux qui ont justifié des massacres. Nous protestons contre cela.
Et quand les FDLR, ce groupe créé par de génocidaire réfugiés à l’est de la République Démocratique du Congo depuis 1994, entretenant la même idéologie, dépassent la ligne, quand ils tirent sur notre territoire, recrutent, ou tentent, avec l’aide de voisins et le vacarme international, d’inverser la figure de la victime et du bourreau, notre protestation ne fera pas 280 caractères. Ce sera la vérité, oui, les nommer pour ce qu’ils sont, des fugitifs du génocide, et la défense, avec les mêmes outils qu’on nous oppose. Parce que certaines choses ne se négocient pas, ni en ligne ni hors ligne.
Ce que nous ne ferons pas, c’est casser un système qui nous nourrit, nous a scolarisés, nous connecte, juste pour plaire à un public occidental qui n’aime la colère africaine que lorsqu’elle sert son récit de ” l’Afrique enfin réveillée”. Nous sommes éveillés. C’est pour cela que nous construisons. C’est pour cela que nous stabilisons nos institutions. C’est pour cela que nous ne laisserons personne transformer la Gen Z rwandaise en simple contenu viral.
Et qu’on arrête de prétendre que l’Occident ne veut ici que de la ”démocratie”. Il veut surtout de la docilité: des dirigeants qu’on peut appeler à 2 heures du matin pour changer une politique ou un vote. Le Rwanda a refusé cette posture. Nous disons: partenariats, oui; tutelle, non. C’est une autre forme de protestation: contre la dépendance, contre la marionnette, contre l’accusation «votre paix est autoritaire» quand, chez eux, on appelle cela «sécurité».
Nous protestons contre la pauvreté, en en sortant.
Nous protestons contre la division, en refusant de ranimer les politiques ethniques.
Nous protestons contre le négationnisme, en répondant, en écrivant, en enseignant, en préservant.Nous protestons contre les barrières occidentales, en gardant ce qui marche pour nous et en rejetant ce qui ne marche pas.
Donc non, nous ne ”sortons” pas parce que X(twitter) l’a dit. Nos parents sont déjà sortis dans les années 90, et le prix payé est la raison pour laquelle nous sommes qui nous sommes aujourd’hui. Notre travail, maintenant, c’est protéger ce qu’ils ont acheté avec leur sang. Si votre définition d’être ” éveillé” exige qu’on brûle la maison qu’ils ont bâtie, peut-être que c’est votre modèle qui mérite qu’on le conteste.
Jade Natacha IRIZA




































































