Marie Ntabugi
Emmanuel Macron a quitté Kinshasa ce dimanche, dernière étape d’un marathon de quatre jours en Afrique centrale. Pour sa 18ème visite sur le continent, le président français s’est arrêté dans quatre pays soigneusement triés sur le volet : le Gabon, l’Angola, le Congo et la RDC.
Officiellement, ce voyage devait confirmer la stratégie de rupture avec la Françafrique. Dans un discours prononcé à l’Elysée la veille de son déplacement, Emmanuel Macron avait plaidé pour ”une nouvelle relation équilibrée, réciproque et responsable”. Il n’a cessé de réaffirmer ce motto dans les capitales qu’il a visitées.
A Libreville, il a co-présidé un sommet sur la préservation des forêts du Bassin du fleuve Congo avec le président gabonais, Ali Bongo Ondimba.
A Brazzaville, il a adoubé les contributions de son pays aux réalisations socio-économiques du Congo.
Il fut une courte escale dans la lusophone Luanda, capitale du seul pays non-francophone de son périple.
L’Angola n’a pas été choisi au hasard. En marge d’un forum économique sur l’agriculture, Emmanuel Macron s’est entretenu avec son homologue João Lourenço sur la situation sécuritaire à l’Est de la RDC.
Désigné par l’Union Africaine comme médiateur, avec l’ancien président kenyan Uhuru Kenyatta, le président angolais a reçu la mission d’approcher le M23, un processus entamé le 28 février.
Débordée, à l’Est, par cent-vingt groupes armés, la RDC connait une insécurité chronique depuis près de trente ans. Pour des raisons échappant au sens commun – mais qui n’ont pas échappé à Emmanuel Macron –, le régime Tshisekedi a décidé de ne se singulariser qu’un seul de ces mouvements – le M23 –, dont il affirme qu’il serait appuyé par le Rwanda.
C’est ainsi qu’un petit pays performant d’Afrique de l’Est, qui a été le théâtre du dernier génocide du 20ème siècle sous le regard indifférent du monde entier, se retrouve désigné comme bouc émissaire de trois décennies d’insécurité, de chaos humanitaire et de mauvaise gouvernance chez son géant voisin.

Le président français ne s’y est pas trompé. Si le Gabon et le Congo, deux piliers de la Françafrique, ne réservaient aucune surprise, il en allait autrement de la RDC. Ce plus riche pays francophone d’Afrique en ressources naturelles, constituait une étape incontournable, mais aussi un piège pour Emmanuel Macron.
Accusé de sympathie pour le Rwanda, et d’amitié pour son président Paul Kagame, le Chef de l’Etat français avait été sommé, bien avant son arrivée dans le pays, de suivre des yeux le doigt accusateur de Kinshasa, et de désigner le Rwanda comme responsable du chaos sécuritaire et humanitaire sévissant sur son flanc Est depuis 1994. Kinshasa espérait également obtenir des sanctions internationales à l’égard de Kigali.
Confronté à un Tshisekedi fébrile qui, d’emblée, a amorcé la conférence de presse par sa complainte victimaire habituelle. ”Cher Emmanuel, tu nous fais plaisir de venir en ce moment à Kinshasa, capitale du pays où nous sommes victimes d’une agression injuste et barbare”.
Le président français a écouté poliment son homologue Congolais, avant de réitérer sa confiance dans les processus de Luanda et de Nairobi.
Mais c’est sous le feu des questions des journalistes qu’Emmanuel Macron a révélé sa maîtrise du dossier et son talent d’animal politique.
Face au raccourci télécommandé par lequel un journaliste congolais accusait la France d’être impliquée dans les guerres de l’Est du Congo, Emmanuel a d’abord signalé qu’il était prêt à ouvrir tous les dossiers de l’histoire et à convoquer une commission des historiens pour assigner les responsabilités aux uns et aux autres, comme il l’avait fait avec le Rwanda.
Il a ensuite réitéré sa confiance dans un dialogue entre les parties congolaises impliquées dans le conflit, y compris le M23.
Son analyse lapidaire, qui se passe de commentaires, devrait figurer dans les manuels des facultés de sciences politiques africaines, sous la rubrique, ”responsabilité politique.”

”Soyons clairs. Quelle est la situation depuis 1994 ? Plusieurs pays de la sous-région – il n’y en a pas qu’un, plusieurs – sont rentrés dans votre pays, et plusieurs groupes rebelles y ont prospéré (…). Et depuis 1994 (…), vous n’avez pas été capables de restaurer la souveraineté, ni militaire, ni sécuritaire, ni administrative de votre pays. C’est aussi une réalité. Il ne faut pas chercher des coupables à l’extérieur de cette affaire…”
En substance, le président français a renvoyé les Congolais à la faiblesse chronique de leurs structures étatiques, militaires et administratives. Ce fait connu de tous est rarement reproché, ou même évoqué par les médias, les décideurs politiques, les ONG et les organisations internationales.
Emmanuel Macron a ramené les Congolais à la réalité en évoquant la menace terroriste que représentent les ADF (milice islamiste), ainsi que la nécessité de régler la question des FDLR (milice issue des groupes qui ont perpétré le génocide des Tutsi).
Le président français a plaidé pour que chacun, à l’instar de la sous-région qui a mis un plan de désescalade sur la table, prenne ses responsabilités.
Enfin, il a signalé que ceux qui feront obstacle à ce plan supervisé par un mécanisme de pilotage angolais, encourront des sanctions. Une menace subtile loin d’être inutile, lorsqu’on sait que les FARDC ont violé, à maintes reprises, les Accords qu’ils avaient contresignés dans la région.
Testant sur les Congolais sa nouvelle stratégie, le président français leur a expliqué – il est le seul homme politique occidental à l’avoir fait à ce jour – qu’ils devaient assumer leurs responsabilités, et ne pas chercher de bouc émissaire à leur situation.
Ses propos ont fortement déplu. L’annonce de multiples partenariats proposés par la France et l’Union Européenne n’y a rien changé. Le régime Tshisekedi, ses affidés, ses alliés et ses opposants attendaient des sanctions contre le Rwanda.
Ils ne cessent de réclamer comme un leitmotiv qui résoudrait par magie les défis immenses auxquels la RDC est confrontée et rien d’autre.
” La recherche de boucs émissaires, est une abnégation de responsabilité indiquant une incapacité à évaluer honnêtement et intelligemment la véritable nature des problèmes à l’origine des difficultés sociales et économiques, ainsi qu’un manque de résolution pour les affronter,” a dit Aung Sang Suu kyi.
Lorsque l’enjeu est une population de 100 millions d’âmes, on peut également parler de passe-temps meurtrier. La RDC, qui dispose de ressources naturelles exceptionnelles, fait partie des cinq nations les plus pauvres du monde.





































































